L’élection de sage-femme au XVIIIème siècle

Outre le fait d’y apprendre qu’une épidémie avait décimé une partie de la population de Dompaire en 1757, les registres de la ville m’ont interpellé sur une autre bizarrerie généalogique sous la forme de la mention marginale « élection de sage femme » glissée entre un baptême et un mariage.

L’acte correspondant est le suivant: « L’an mille sept cent cinquante six le seixième février: après que les femmes de la paroisse ont été préalablement averties de se trouver à l’issue de la grande messe pour procéder à l’élection d’une féconde sage femme; Marie André femme de Joseph Retourna laboureur bourgeois de Dompaire, âgée de quarante huit ans, a été élue à la pluralité des voix dans l’assemblée des femmes pour faire l’office de sage femme dans toute l’étendue de cette paroisse, et a prêté le serment ordinaire entre nos mains conformément au rituel du diocèse. »  Martin, curé de Dompaire.

Je n’avais personnellement jamais vu de tel acte, et après avoir fait quelques recherches voici ce que j’ai pu apprendre sur le sujet.

Le métier de sage-femme

On le verra plus bas, la pratique de l’élection n’était pas le même partout en « France » (nous sommes en 1757, la Lorraine ne deviendra Française que 9 ans plus tard).

Cependant, le métier de sage-femme semble avoir été similaire sur tout le territoire. En très bref, la logique de l’époque veut qu’une femme qui avait l’expérience de l’accouchement (de ses propres enfants) devienne une bonne sage-femme, ce qui était loin d’être le cas.

Au XVIIIème siècle, la pratique de l’accouchement n’était pas une pratique médicale à proprement parlé: le chirurgien chirurgiait et la sage-femme délivrait des enfants. Il faut dire que l’exercice des accouchements était vu comme vraiment dégradant (avec du sang « menstruel » et tout et tout) et donc réservé aux femmes (tiens donc…), ces dernières s’attelant à la tâche sans se démonter mais sans aucune formation, ce qui pouvait amener à quelques loupés.

Du coup, pour avoir le moins de loupés possibles, certaines régions ont décidé de laisser les femmes choisir celle en qui elles avaient confiance pour les aider dans cette épreuve terrible qu’était l’accouchement (sans péridurale!), tout en restant sous l’autorité morale du curé. Parce que bon, liberté de choix peut-être, mais il ne faut pas trop exagérer non plus :)

Une pratique inégalement répartie sur le territoire

Il semblerait que l’élection de sage-femme soit une pure coutume d’Alsace-Lorraine (ou plutôt devrais-je dire de Lorraine et Barrois). Une enquête de 1786 menée par la société royale de médecine (!) nous apprend qu’il existait 3 modes de désignation différents bien distincts géographiquement:

  • Dans ce qui est aujourd’hui l’Alsace-Lorraine: l’accoucheuse est élue par les femmes dans toutes les paroisses.
  • Dans l’équivalent de notre tout nouveau « Grand Est »: l’accoucheuse est élue par les femmes dans certaines paroisses.
  • Dans le reste du territoire: le mode de désignation varie (par l’assemblée des habitants, par le curé, par le seigneur local, par les notables, etc).

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En Lorraine et en Barrois, un arrêt de la cour du Duc Léopold institutionnalise même la pratique en date du 22 juin 1708 suite aux « difficultés intervenues dans la paroisse de Domgermain la même année ». Apparemment il ne faisait pas bon être né dans cette ville cette année-la, on imagine bien la boucherie.

Le choix de la sage-femme

Comme brièvement mentionné un peu plus haut, il fallait remplir un certain nombre de critères pour devenir la candidate idéale pour le boulot, notamment expérience et disponibilité.

Expérience puisqu’on ne pouvait être considérée comme bonne accoucheuse que si on avait « vécu ça » soi-même un certain nombre de fois – logique (de l’époque) -, et disponibilité car on peut imaginer que la plupart des accouchements se passaient dans l’urgence et qu’il ne fallait pas être en train de labourer un champ à des kilomètres de là au moment ou on avait besoin de vous.

Du coup le choix se portait souvent sur des femmes de 45-50 ans qui bénéficiaient en plus du reste d’avoir peu de chances de retomber enceinte (mauvais pour la disponibilité) et d’avoir de grands enfants dont il ne faut plus s’occuper.

La pratique

Dans la pratique, les choses n’étaient pas aussi simples qu’elles ne le sont aujourd’hui pour le bébé à naître. Entre autres, on rapporte des cas de bras de nourrisson arrachés pour cause de sage-femme qui a tiré trop fort dessus pour faire sortir l’enfant du ventre de la mère, des cas de ventres ouverts à cause de faux mouvement en coupant le cordon ombilical ou encore des cas de crânes broyés car la sage-femme trouvait que l’enfant n’avait pas la tête assez ronde à la naissance et s’est dit qu’elle pourrait certainement arranger la situation à coup de poings, genre ni-vu ni-connu, de toute façon c’est pour rendre service.

Les choses ont dû s’arranger vers la fin du XVIIIème siècle où les sages-femmes ont pu commencer à bénéficier de bribes de formation…

En conclusion

Je suis bien content d’être né au XXème siècle :)

Trêve de plaisanteries, il est intéressant de voir combien la solidarité pouvait jouer un rôle important à l’époque et que les femmes – comme à leur habitude – ont accepté des tâches souvent ingrates non pas parce qu’elles le voulaient mais parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse pour le bien commun.

Il y a certainement eu des cas « un peu difficiles » mais je ne pense pas que les hommes – chirurgiens ou autres – auraient fait beaucoup mieux dans des situations similaires.

C’est pourquoi je vous propose de conserver en tête non pas les exemples souvent marquants des accouchements qui se sont mal passés et qui ont été décrits par les « médecins » de l’époque, mais plutôt ceux des mises au monde qui se sont très bien passées et dont tout le monde oubliera de vous parler.

Source: Sages-femmes et accoucheurs: l’obstétrique populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles, Jacques Gélissem, année 1977, volume 32, Numéro 5, pp. 927-957

8 comments

  1. Ma 5ieme Grand-Grand-mere a ete elue et a prete serment de sage femme a Gimecourt dans la Meuse le 27 decembre 1777. J’ai ete tres etonnee de trouver cet acte egalement. Merci des complements d’information.

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  2. Bien, ces articles courts mais riches! Et celui-ci qui m’a particulièrement interpelé en tant que descendant d’une lignée domgerminoise. D’ailleurs, je l’enregistre ainsi que la référence de la source.
    Quant à « l’acte » d’élection, j’en ai rencontré plusieurs de cet acabit.

    (PS: je vous dois toujours un message par ailleurs, mais très ocupé et dispersé; Pardon)

    Aimé par 1 personne

    1. Bonsoir et merci pour votre commentaire.

      Je préfère écrire des articles courts mais dont j’ai pu vérifier toutes les sources moi-même (ce qui prend du temps) plutôt que de tartiner des pages dont je ne suis pas certain… Mais je suis d’accord avec vous que le sujet mériterait développement !

      Vous me devez quelque chose ? Je n’étais pas au courant :)

      J'aime

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