Le recueil de mémoire

« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle »

Citation attribuée à Amadou Hampâté Bâ, UNESCO, 1960

L’attribution de cette citation peut être contestée, je trouve que le fond et la portée n’en sont pas moins vrais. Et pourtant j’ai l’impression que peu de gens s’en rendent compte, ou alors trop tard.

J’ai bientôt 36 ans et il m’a fallu des années pour réaliser combien il était important de discuter avec mes aïeux. Quand j’étais jeune, je n’avais aucun intérêt pour ce genre de choses. Pourquoi perdre du temps à discuter avec ses grands-parents alors qu’on peut passer le même nombre d’heures devant des jeux vidéos ? Quand j’étais ado je n’en parle même pas… Étudiant, j’étais partagé entre les cours à la fac (un peu) et les heures au café (beaucoup). Jeune adulte je me suis focalisé sur ma carrière entre voyages internationaux, formations en tout genre et réunions « super importantes ». Et ce jusqu’à il y a peu, soit près de 25 ans de perdus.

Le problème c’est qu’en 25 ans, l’âge, les maladies et autres accidents ont fait ce qu’ils font de mieux: nous enlever ceux dont on pense qu’ils seront toujours là et qu’on pourra toujours leur poser des questions « plus tard ». Et ce n’est qu’aujourd’hui, en me retournant pour regarder derrière moi que je me rends compte des opportunités que j’avais de bénéficier d’expériences de vie perdues à jamais.

Sans aller dans le détail j’ai perdu deux grands-pères nés dans les années 1920 qui auraient pu me donner leur point de vue sur la France de ce temps et me parler des ancêtres qu’ils ont connus. En supposant que ce soit leurs grands-parents j’ai donc perdu l’occasion de savoir plein de choses sur mes… arrières-arrières-grands-parents qui ne sont aujourd’hui plus que des photos et quelques dates ici et là (bon ok, mon AGP nous a laissé pas mal de choses sur sa vie, voir cette série de billets).

Une de mes grands-mères, aussi née dans les années 1920, aurait pu entre autres me raconter comment elle a vu les choses évoluer pour les femmes dans la société (trop lentement!). Un arrière-grand-cousin, déporté à Buchenwald, avait surement pas mal de choses à raconter aussi (je crois qu’il est mort avant ma naissance, mais quand même). Sans compter les innombrables grands-oncles, arrières-grandes-tantes, arrières-petits-cousins issus de germain, et j’en passe, que l’on ne rencontre souvent que quelque fois dans sa vie mais à qui je trouve qu’on manque de demander l’essentiel.

J’ai de la chance car il me reste une grand-mère de 93 ans avec qui je prends un plaisir non dissimulé à « rattraper le retard ». Elle a connu ses grands-parents et ceux de son mari, elle a été jeune pendant les années 1920 et elle prend un immense plaisir à en parler. Alors d’accord, je n’entends pas souvent parler des Allemands mais plutôt des « Bosch » – les choses ont un peu changé – et j’ai entendu au moins vingt fois l’histoire de la punition qu’elle a reçu quand elle s’est faite prendre à « chipper dix francs dans la caisse de la quincaillerie pour s’acheter des bonbons »: elle n’a jamais reçu une claque mais plus personne ne lui a adressé la parole pendant une semaine, pendant laquelle on ne lui faisait aussi à manger que ce qu’elle n’aimait pas. Efficace, car elle s’en souvient encore plus de 83 ans après…

En dehors des Bosch et des bonbons, elle se souvient aussi des gens, des évènements, des maisons des uns et des autres, des caractères de chacun, des voyages qu’elle a fait, des vacances en famille, des moments difficiles de chaque époque et de tant d’autres choses qui ne seront jamais sur une photo. Et c’est dans l’espoir de capturer tout ça que j’ai fait appel à une personne qui va m’aider à dresser ce qu’il appelle très poétiquement un recueil de mémoire.

Comme presque toute personne ayant une activité professionnelle de nos jours, je n’ai pas le temps. Pas le temps de faire ce que je veux au quotidien, pas le temps de profiter de mes weekends qui devraient durer 96 heures, pas le temps de voir tous les gens dont j’aurais envie de profiter. Je trouve le temps d’appeler ma grand-mère, bien évidemment, mais ça n’est pas pareil. Je me suis donc mis en quête de trouver une personne de confiance qui pourrait passer du temps avec elle pour qu’ils papotent, tout simplement, de tout et de rien, et qu’au final il « recueille » la mémoire de ma grand-mère de façon structurée.

Bien qu’un peu sceptique au départ (ça fait un peu « moisson » d’information), je dois avouer que la méthode nous a tous séduits et même rapprochés encore plus.

Ma grand-mère tout d’abord, est ravie d’avoir une personne à qui parler chez elle une fois par semaine. Ah oui j’ai oublié de vous dire: elle est du genre « plutôt mourir que d’aller en maison de retraite ». Elle est vosgienne, et mis à part des douleurs au genou elle se porte comme une jeune femme de 70 ans. Elle a la tête vraiment sur les épaules. Elle trouve que le monsieur engagé est charmant, très poli et a une bonne conversation, et elle le reçoit avec plaisir à chaque fois. Le fait de parler à une personne extérieure et qui sait poser les bonnes questions fait aussi remonter des souvenirs qu’elle n’aurait pas forcément eu dans une discussion familiale « normale ».

En ce qui me concerne, je peux arrêter de reposer vingt fois les mêmes questions à ma grand-mère pour repréciser des choses que j’ai mal comprises dans notre conversation précédente, et j’ai surtout beaucoup plus de temps pour profiter d’elle sans avoir la pression de me dire que je dois absolument lui parler des dix choses que j’ai oublié de lui demander la dernière fois.

La personne qui recueille les infos gagne son pain, mais a aussi la chance de connaitre cette personne formidable qu’est ma grand-mère :)

Je ne connaissais pas du tout cette pratique du recueil de mémoire. J’ai été étonné du nombre de personnes qui proposent ce service dans toute la France, souvent avec un profil d’écrivain public / biographe. Certains proposent des échantillons de ce qu’ils ont écrit en ligne mais le mieux reste de leur demander le passage d’un ouvrage « réel » qu’ils ont eu à écrire, le style ayant son importance dans la capture des émotions. Il faudra évidemment passer pas mal de temps au téléphone avec lui / elle pour juger de la confiance qu’on peut lui apporter. Pas que je craigne pour ma grand-mère, elle l’aurait mangé tout cru s’il n’était pas gentil avec elle (règle numéro un: ne jamais embêter un Vosgien) ou si elle n’aimait pas la couleur de sa cravate. Jean-Pierre Pernaut et ses cravates ont eu de la chance de ne jamais la croiser, ils n’auraient pas entendu que du bien du pays :)

En ce qui concerne les échanges d’informations, nous parlons au téléphone et j’ai juste fourni à ce monsieur une copie de mon arbre généalogique extrait d’Hérédis. Avant chaque rendez-vous avec ma grand-mère, il me demande les fiches individus des personnes dont il vont parler comme ça il connait les grandes lignes et peut savoir la direction générale à donner à la discussion. Le résultat final est la transcription de chaque entretien, bien qu’il propose également le service de tout compiler dans un livre si j’en avais l’envie. Je garde ça bien en tête pour plus tard…

Voilà qui termine mon retour d’expérience sur une pratique dont je ne connaissais pas l’existence il y a quelques mois mais qui s’est avérée être un vrai atout pour nous tous. J’ai vu ma grand-mère le weekend dernier et elle était ravie d’en parler et de la façon dont les choses se déroulaient, ce qui est le plus important.

Avez-vous des expériences similaires à partager ?

2 comments

  1. Je pense que (presque) tous les passionnés de généalogie ont le même parcours: sentiment de temps irrémédiablement perdu, regret de n’avoir pas songé à interroger les anciens, mais l’intérêt porté à l’histoire de notre famille donc à notre propre histoire, intervient toujours trop tard. Vous avez la chance, même si il ne reste que trop peu d’anciens dans votre famille, d’avoir débuté jeune. Vous faites partie des rares trentenaires, j’imagine, à aimer consacrer du temps à ceux qui vous ont précédés. Peut-être aussi manque-t-il aux personnes de votre tranche d’âge la fibre du chercheur, de l’enquêteur ou de l’archéologue? Par ailleurs, comme j’aime voir le vide à moitié plein, je dirai qu’actuellement, on a une chance que nos prédécesseurs n’ont pas eue, grâce à la mise en ligne des archives départementales, et autres archives publiques ou privées, aux échanges avec d’autres généalogistes et voilà que vous nous faites connaître une nouvelle activité: les « cueilleurs de souvenirs » et il semble, à travers vos propos que votre GM soit « mûre à point » pour livrer ses souvenirs à une personne extérieure à sa famille, ce qui pour certaines personnes n’est peut-être pas chose facile tant il est vrai qu’évoquer ses souvenirs peut prendre une dimension intime. Au fil des années à venir, d’autres sources seront accessibles qui pourront nous permettre de franchir des obstacles à ce jour insurmontables.Tout comme vous, j’aime aussi à travers des lectures, des visites, mieux cerner l’environnement, l’état d’esprit de la société au sein de laquelle évoluaient nos ancêtres, j’aime visiter les lieux qu’ils ont connus, fouler le sol où ils ont posé leurs pas (même si c’était de la boue en hiver et de la terre dure et sèche en été et non de l’asphalte toute l’année). Il y a également bien d’autres sources auxquelles on ne pense pas d’emblée et qui peuvent nous en apprendre beaucoup sur la vie de nos ancêtres, privée ou professionnelle. Ma famille, côté paternel, a vu l’amorce de l’industrie textile, son apogée et son déclin et la vie de 3 générations s’est articulée autour de cette activité. Je suis originaire de l’est, ceci explique cela, et je voudrais ici faire part d’une visite très intéressante que j’ai faite récemment dans la bourgade de Val-et-Châtillon en Meurthe et Moselle. A l’initiative de quelques bénévoles, anciens employés d’une filature et tissage, une usine revit, l’espace de quelques heures rien que pour vous. On vous fait découvrir le parcours du coton qui arrivait en balle et ressortait en étoffes à carreaux, à rayures, tissu éponge, velours, nid d’abeilles. Les métiers à tisser fin 19ème début 20ème s’animent dans un vacarme étourdissant, pourtant ou deux seulement fonctionnent. A combien de décibels étaient soumis les ouvriers quand plus de 50 fonctionnaient en même temps? Si quelqu’un est intéressé, voici le lien:
    http://val-et-chatillon.com/commune/musee
    Cette expérience, l’espace de quelques heures m’a fait vivre le quotidien de mon GP qui y a travaillé. Dans les Vosges existent bien d’autres activités traditionnelles tombées en désuétude, la lutherie, la porcelaine, le verre. Là aussi, le temps joue contre nous car quand ces anciens ouvriers auront disparu, qui donc pourra évoquer avec autant d’authenticité ces méthodes de travail révolues? Les photos sont aussi source d’information, même si souvent la qualité n’est pas au rendez-vous. La plupart du temps, on saura identifier les sujets mais il y a tellement d’autres détails: le lieu, la date, le costume, l’expression de visage, les ressemblances, la posture. Le danger est de tomber dans le subjectif à force de vouloir faire parler le passé. Voilà comment j’essaye de remonter le temps puisque je n’ai plus ni parents ni grand-parents à qui je peux faire appel. Merci de nous faire part régulièrement de votre expérience à travers vos billets.

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